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                                      Les grades, qu’est-ce que c’est ?

                                      Le niveau d’un pratiquant d’arts martiaux, et plus précisément d’un pratiquant d’un art martial japonais, est attesté par le port d’une ceinture distinctive : elle témoigne de son grade. Le néophyte pourra y voir un mélange folklorique de couleurs… quand l’adepte d’arts martiaux y verra un symbole du respect de la « Tradition ». D’où viennent les grades et à quoi correspondent-ils ?

                                      Avant la ceinture noire

                                      Tout le monde le sait, le débutant porte une ceinture blanche. En version japonaise, il s’agit du 9ème Kyu (kukyu ou kyukyu). En Europe le judoka et le karatéka se verront régulièrement proposer des passages de grade, dont la fréquence est variable selon les clubs. Ils leur permettront successivement de devenir ceinture jaune, orange, verte, bleue et enfin marron (1er kyu). Chez les enfants on pourra rajouter des ceintures intermédiaires, les demi-ceintures : jaune-orange, orange-verte etc. Vous vous doutez bien que dans le domaine des arts martiaux, aucun choix n’est fait au hasard… Dès lors, une première question : pourquoi ces couleurs et pourquoi cet ordre ? Qui a mis ça en place ? Commençons par les couleurs. Le blanc : symbole de la pureté, de l’innocence et de la candeur. Le jaune : couleur du soleil, premier pas vers la lumière. Orange : le feu, la vitalité. Vert : la nature, la végétation, la vie. Bleu : l’eau qui permet la vie, le ciel. Marron : la terre, l’ancrage.

                                      Cette progression n’a en réalité rien à voir avec de qui se fait traditionnellement au Japon. Elle correspond à ce qu’on appelle « la méthode Kawaishi ». Mikinosuke Kawaishi était un professeur de Judo qui, dans les années 1920, a introduit en Europe les ceintures de couleur permettant ainsi au pratiquant occidental d’évaluer sa progression années après années en participant, dans son club, à des passages de grades dirigés par le professeur ou ses assistants. Mais comme l’inventeur est également Japonais, le choix des couleurs ne pouvait se faire au hasard, d’où cette progression à la fois témoignage d’un niveau technique, mais aussi d’une évolution spirituelle-intellectuelle. Me Kawaishi a également joué un rôle majeur dans le développement du Judo en France avec l’invention d’une méthode d’enseignement systématique qui codifie les différentes techniques que l’on retrouve dans la « Voie de la Souplesse ». La nouvelle gradation par ceinture de couleur est apparue plus adaptée à la « mentalité occidentale » où les pratiquants supportent mal de rester « au même niveau » pendant plusieurs années sans acter d’une progression intermédiaire.

                                      C’est une vraie nouveauté car tant au niveau de l’apprentissage de la technique que de la progression, la méthode japonaise traditionnelle relève plutôt de l’intuitif : pas d’explications, juste une démonstration de la technique à réaliser et une mise en application dans la foulée. Pour les grades, c’est le même état d’esprit : pas de passage de grades, seul le « maître » décide de l’attribution du grade à ses élèves en fonction des évolutions qu’il aura constatées. Autre différence de taille, il n’y a pas de ceintures de couleur au Japon, on passe directement de la ceinture blanche à la ceinture marron, qui correspond en réalité à notre ceinture verte. L’obtention de la ceinture marron permet de se présenter à l’examen de la ceinture noire 1er dan, premier niveau dans l’échelle des grades supérieurs.

                                      A partir de la ceinture noire

                                      Au sein de la Fédération Française de Karaté, vous pouvez passer votre ceinture noire après seulement 3 ans de pratique. En réalité, ceux qui y parviennent ont tous pratiqué un autre art martial ou un sport de combat qui les a préparés d’une façon ou d’une autre à la pratique du Karaté. Un pratiquant adulte assidu mais n’ayant pas pratiqué d’autres arts martiaux auparavant pourra se présenter au mieux au passage de grades après 5 ou 6 ans. A partir de là… tout commence !

                                      Dans la progression des grades supérieurs, il existe 10 « dans ». Du 1er dan au 3ème dan, les passages de grades se déroulent en région. Les 4ème et 5ème dans se passent au niveau Interrégional (à Paris pour les Nordistes). Au-delà, les jurys sont nationaux et il faut être âgé d’au moins 41 ans. Les 5 premiers dans évoluent progressivement d’une dimension physique à une dimension technique et mentale. A partir du 6ème on intègre aussi une dimension réflexive et les contributions du pratiquant au développement de son art.

                                      On parle de ceinture noire mais en réalité, les 6ème, 7ème et 8ème dans portent une ceinture blanche et rouge tandis que les 9ème et 10ème dans portent une ceinture rouge. Vous ne devriez pas en croiser beaucoup puisque la Fédération ne reconnaît (en 2010) que 5 9ème dan et… aucun 10ème dan… On compte aussi 28 8ème dan et 81 7ème dan, qui pour beaucoup sont déjà assez âgés. Reste encore les 284 6ème dan dont… 2 de Taï-Jitsu et quelques représentants du Nihon Taï-Jitsu (vraisemblablement 4 ou 5), discipline cousine sinon jumelle. Autant dire que les grades supérieurs se font rares et que c’est toujours une chance d’en croiser lors des stages.

                                      Grades fédéraux, grades japonais, mais aussi…

                                      Le « dan » constitue une forme de reconnaissance « officielle » (c'est-à-dire fédérale) du pratiquant et de son niveau. Néanmoins, ils ne constituent pas la seule manière de rendre compte du niveau d’un pratiquant. Les arts martiaux japonais ont aussi leur propre classification interne (Menkyo) :

                                      ·       Deshi : Disciple de l'école. De la ceinture blanche à la ceinture marron.

                                      ·       Uchi deshi : Disciple interne de l'école, c'est-à-dire vivant au dojo. Difficile à trouver en France de nos jours…

                                      ·       Shogo : « Techniquement fort » (du 1er kyu à 2ème dan).

                                      ·       Tashi : Expert. 3ème  dan.

                                      ·       Renshi : Disciple avancé de l'école, expert « achevé en technique ». Cela correspond aux 4ème et, surtout, 5ème dans (niveaux de la maîtrise extérieure).

                                      ·       Kyoshi : Instructeur de l'école. 6ème et 7ème dans (niveaux de la maîtrise intérieure).

                                      ·       Hanshi : Maître d'armes de l'école, « maître respecté ». Dans 8, 9 et 10 (maîtrises intérieure et extérieure unifiées).

                                      ·       Shihan : Grand maître de l'école, maître modèle, hors grades. 10ème dan, en théorie. En France, on compte notamment Henry Plée, bien connu des passionnés. Cela dit son grade n’est reconnu qu’au Japon mais pas au sein notre Fédération sans que l’on comprenne bien pourquoi, vu son parcours... Lorsque le Shihan est encore vivant on l’appelle « O-Sensei ». Le titre de « Sensei » intervient, au plus tôt au 4ème, voire 5ème dan, systématiquement au 6ème.

                                      ·       Menkyo kaiden : Diplôme très rare décerné à l'élève qui connaît tout l'enseignement de l'école y compris tous les enseignements secrets. Je n’en connais pas, mais ce n’est pas surprenant, on les appelle aussi les « maîtres de l’ombre ». Ceux dont on n’entend presque jamais parlé, qui ont une audience limitée mais un vrai savoir. Le plus dur c’est de les trouver…

                                      Cette progression se doit aussi de respecter les principes qui fondent la pratique d’un art martial : Shin Ghi Taï où Shin (esprit, volonté, courage…) domine Ghi (connaissance, valeur technique…) qui domine Taï (corps, santé, physique). Du point de vue des puristes de la « Tradition », le dan renvoie à une efficacité immédiate, liée à l’âge et/ou à la compétition. Mais cette efficacité est réversible. Le niveau peut régresser. L’un des titres ci-dessus (titre martial) est censé attester d’une efficacité irréversible du pratiquant qui progresse dans la Voie, c’est-à-dire dans la vie.

                                      Par delà la tradition japonaise, il reste encore d’autres systèmes de grades… rien n’empêche en effet des pratiquants de se liguer pour créer leur propre Fédération, ou style, délivrant ses propres « dans », à la condition de lui attribuer un qualificatif, par exemple : Monsieur Tartempion, 3ème dan FEKAMT de Karaté-Do. Ces fédérations ne sont pas reconnues par la Ministère de la Jeunesse et des Sports et se voient ainsi privées de financement ou de la possibilité de faire passer des Diplômes d’Etat pour l’enseignement mais certaines n’en sont pas moins des organisations de grande qualité, quand d’autres sont clairement bidons. D’où la difficulté à s’y retrouver dans tous ces grades, de séparer les bons pratiquants des imposteurs, et avec ce qui suit vous comprendrez vite que les choses sont encore bien plus compliquées…

                                      Le grade et l’enseignement

                                      A partir de la hiérarchie japonaise ci-dessus vous aurez compris que, du point de vue traditionnel, les cours ne peuvent être assurés qu’au minimum par des Renshi, c'est-à-dire des 4ème dans. Au Japon ils sont d’ailleurs plus souvent des assistants quand les professeurs (des « instructeurs », nuance qui a quand même son importance) sont 6ème dans. Cela ne doit pas occulter deux différences majeures avec le contexte français. D’abord les grades japonais sont accordés plus précocement. On devient ceinture noire plus tôt et par voie de conséquence on accède aux grades supérieurs plus tôt, selon un rythme moins régulier, qui dépend du regard que le « maître » portera sur vous, et qui peut donc être bien plus rapide. A l’époque héroïque du Karaté, dans les années 50 et 60, il était assez fréquent de voir arriver des experts karatékas âgés de… 25 à 30 ans, 4ème dan et anciens capitaines de leur équipe universitaire. Les vrais maîtres ne sont arrivés qu’ensuite, une fois le terrain balisé.

                                      Surtout, pour l’enseignement en France, c’est d’abord le diplôme qui compte. Dès lors qu’on est 1er ou 2ème dan, il est possible de passer un Diplôme d’Instructeur ou un Diplôme d’Etat qui permet d’enseigner quelque soit le niveau technique par ailleurs, de façon bénévole ou professionnelle. Contrairement à la « tradition », chez nous, les grades ne sont pas corrélés la capacité à enseigner. Il y aurait matière à un vaste débat là-dessus…

                                      Le niveau Kyoshi, au-delà du 6ème dan, est effectivement celui d’instructeur… mais un instructeur d’arts martiaux, pas un simple « prof » chargé de suivre un programme. C’est important de faire cette distinction parce que cela permet de comprendre ce qui constitue la spécificité des arts martiaux : une fois atteint le niveau de maîtrise suffisant, reconnu par un « maître », le nouveau Kyoshi peut désormais suivre sa propre voie, avec ses élèves, et créer ainsi son propre style, sa propre école (« Ryu »). S’il veut rester dans son école d’origine mais créer une section un peu spécifique l’expression utilisée est « Ha ». Pour la création d’une école, on pourra accoler le nom du créateur à Ryu (exemple : Ueshi-Ryu, Tokitsu-Ryu). Pour la création d’une section on pourra par exemple dire : Takeda-Ryu Maroto-Ha, école de la famille Takeda, branche de Maître Maroto (à ceux qui aiment faire des recherches : essayez de retrouver le vrai nom d’un maître Français dont le patronyme a été « japonisé » !). La « Ryu » appartient, vous l’aurez compris, à un style beaucoup plus large : le Ju-Jitsu, le Karaté etc. Parfois, par modestie, le maître pourra trouver un nouveau nom à son école, qu’il trouvera plus signifiant (exemple : Tengu-Ryu, Shito-Ryu). Et quand la nouvelle école est reconnue, son créateur devient Soke, Maître-fondateur.

                                      C’est pour cela que cela n’a pas de sens de parler du « Karaté » en général car, rien qu’au sein de notre Fédération, on dénombre au moins une trentaine de styles de karaté différents qui correspondent à autant de « maîtres » qui ont développé leur propre conception de l’art martial. Rien de plus légitime lorsqu’on recherche une certaine perfection dans la pratique… mais souvent incompatible avec la volonté centralisatrice typiquement française qui tente de regrouper de façon souvent superficielle, sous une seule et même étiquette, des pratiques complètement hétérogènes. Le Judo contemporain a « réussi » cette mutation en devenant un sport de combat conventionnel (et néanmoins efficace), non plus un art martial.

                                      Cela a un avantage : limiter les risques de création d’écoles trop loufoques, voire sectaires (cf. l’article sur la religion et les arts martiaux), et structurer la formation des pratiquants. L’inconvénient c’est de rendre encore plus difficile l’exigence de recherche et de remise en cause individuelle (grâce à des parcours « officiellement balisés et labellisés ») à laquelle est contraint chaque pratiquant et qui doit l’amener un jour, peut-être, à trouver sa propre voie.

                                       

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