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                                      Arts martiaux et religion


                                      Dans le cadre d’une pratique martiale au sein d’une Fédération délégataire (comme celle à laquelle nous appartenons : la FFKDA), il ne peut être question de parler ou de lier notre pratique à telle ou telle religion. Nous exerçons bien une « DSP » (délégation de service public) qui nous oblige à respecter les principes de la laïcité, c’est-à-dire la séparation du civil et du religieux. Cette séparation fonde l’exercice même de la démocratie en République : le dialogue et la confrontation des opinions ne peuvent se faire que sur une base rationnelle d’arguments et de contre-arguments, pas sur la base de la confrontation de « vérités révélées », c’est-à-dire des certitudes/convictions religieuses. La religion doit rester dans un cadre privé et personnel, sans cela point de démocratie possible (du moins telle qu’on la conçoit en France). Dans ce cadre, le sport constitue un des moyens de l’éducation populaire aux valeurs de la citoyenneté notamment.

                                      Ce contexte laïque est celui dans lequel doit s’exercer notre pratique du Taï-Jitsu… cela ne semble pas devoir constituer de problème si l’on en reste à un pratique sportive d’éducation populaire. C’est une toute autre affaire lorsqu’on souhaite passer d’un « sport de défense » à un « art martial ». Pourquoi ? Parce que les arts martiaux asiatiques, dans leur pratique, se basent systématiquement sur l’une au l’autre des spiritualités (religions ou philosophies). Si le Kung Fu (Wushu) est marqué par l’influence du Taôisme, la boxe Thaï par le Bouddhisme Theravâda, le Taï-Jitsu, et l’ensemble des arts martiaux d’origine japonaise (Karaté, Judo, Aikido…), est lui-aussi marqué par le terreau culturel nippon. Passer de la pratique sportive (type sport de combat) à la pratique martiale, c’est intégrer des principes et comportements qui trouvent leur source dans une tradition.

                                      Le Shintoïsme

                                      Je ne ferai pas l’histoire du Taï-Jitsu (cf. un autre article de ce numéro), je vous rappellerai simplement que le Taï-Jitsu est un art martial d’origine japonaise, bien qu’adapté à son contexte d’évolution occidental. Quelles en sont les influences du point de vue spirituel ? La plus évidente est celle du Bouddhisme Zen, c’est par celle-là que nous terminerons. Commençons par ce qui constitue une spécificité, une originalité du Japon en matière spirituelle : le Shintoïsme (« Voie du divin » ou « Voie de l’esprit »). D’un point de vue strictement matérialiste, quel étrange spectacle que de voir des pratiquants d’arts martiaux s’incliner face au portrait d’un vieillard accroché au mur. La religion (en France nous parlerions de secte) Shinto, la plus répandue au Japon, se caractérise par un rapport à la nature très particulier : celle-ci est sacrée et l’Homme n’est qu’un élément d’un tout. Sa mythologie est peuplée de « Kami » (esprit ou principe-esprit) bienveillants ou malveillants. La lune est un kami, le soleil aussi, tout comme un typhon. Bref, nous sommes entourés d’esprits de toutes formes, ils sont tous supérieurs aux être humains… à commencer par l’esprit des morts, l’esprit des anciens, des ancêtres… dont il convient de vénérer la mémoire en s’inclinant, chaque fois qu’on le peut, devant leur portrait ou leur autel. Maintenant, vous savez pourquoi… en effectuant le salut de début et de fin de cours, c’est en réalité une cérémonie de type shintoïste que nous reproduisons, maladroitement bien-sûr. C’est pour cela aussi qu’il n’est pas acceptable, par respect du à un kami, d’utiliser le mur où se situe le portrait du Maître pour s’entraîner (contrairement à ce que l’on fait dans les Dojos occidentaux) et qui se trouve, normalement, à l’Est (Kamisa, du côté le Soleil Levant…). N’oublions pas enfin que les ancêtres qu’il convient de respecter garantissent aussi l’unité de la nation japonaise… renforçant en cela le nationalisme nippon qui conduit au tournant des XIXème au XXème siècle le pays à mettre en œuvre une politique impérialiste de conquête de territoires.

                                      Le Confucianisme

                                      Restons un moment sur cette question du respect des « anciens », en tout cas ceux qui sont encore en vie. Vous aurez aussi remarqué qu’au sein du Dojo, le respect de la hiérarchie est quelque chose d’important… le Shintoïsme en est une des sources, renforcé néanmoins par le Confucianisme. Il y a l’instructeur, du côté du portrait du maître, les sempaï (les « anciens », ceintures noires) à sa gauche et les autres ensuite, jusqu’aux ceintures blanches. Au sein d’un même grade, l’ordre est lui-aussi défini. Dans l’ordre : le plus ancien dans le grade, et si les pratiquants ont obtenu leur ceinture en même temps, le plus âgé se place devant le plus jeune. Dans notre époque moderne, la chose a un côté quelque peu rigide… De ce point de vue, nous pouvons dire « merci » à Confucius (Kung Fu Tzu, son nom a été rapidement latinisé pour favoriser l’évangélisation de la Chine, mais c’est encore une autre histoire, quoique). Le confucianisme (« école des lettrés ») a surtout eu pour conséquence de moraliser, de normaliser les relations sociales. Les mots clés : la famille, le respect des anciens à commencer par celui du au père, le dévouement, la fidélité, le contrôle de soi... Bref, pas mal de concepts que l’on évoque dans la pratique des arts martiaux (cf. le code d’honneur affiché au club) qui, pour certains, se révèlent assez proche des morales portées par les différentes « religions révélées » (les trois monothéismes : Judaïsme, Christianisme et Islam) et qui explique donc pourquoi les missionnaires occidentaux en Chine ont rapidement latinisé Kung Fu Tzu… et qui explique aussi que ces principes moraux (ou éthiques) nous aient été plus facilement transmis que… les pratiques du Bouddhisme Zen dont la radicalité des enseignements est entrée en confrontation directe avec quelques unes de nos croyances.

                                      Le Bouddhisme Zen

                                      L’idée n’est pas qu’il y a une opposition fondamentale entre le Bouddhisme Zen (une des nombreuses formes de Bouddhisme qui n’a pas grand-chose à voir avec le Bouddhisme tibétain) et les autres spiritualités asiatiques. Leurs morales se rejoignent en de nombreux points. Pour ce qui nous intéresse, c’est plutôt dans les différences et les apports respectifs qu’il faut aller chercher. Dans le Bouddhisme Zen, point de révérence à des divinités ni d’autel à vénérer, juste une attitude et des pratiques individuelles telles que le Zazen (s’assoir pour méditer). C’est ici à l’individu lui-même de se détacher des contingences matérielles pour, à travers une ascèse personnelle, atteindre une forme d’illumination (Satori : l’Eveil). Pas d’écrits pour guider la pratique, juste des Kôans (sentences) et des coups de bâton pour méditer, en laissant de côté l’intellect. Bref, une pratique exigeante, d’abord personnelle (à qui l’on a reproché son individualisme), qui doit montrer l’illusion de la réalité (d’où la critique relativiste) en vue d’un « Eveil » (ou Nirvana, que les théologiens chrétiens ont qualifié de nihilisme).

                                      Compliqué ? C’est le cas et c’est pour cela que le Bouddhisme Zen au Japon était d’abord l’affaire d’une élite… les Samouraïs qui devaient s’entraîner quotidiennement à se détacher des préoccupations matérielles de l’existence pour être prêts à mourir à chaque instant. Vaste programme et c’est le sens de l’Ippon Kumité que nous pratiquons parfois au club. C’est aussi le sens des Katas où l’on recherche la forme technique parfaite à travers un exercice physico-spirituel codifié comme est codifiée la cérémonie du thé. On retrouve d’ailleurs la pratique du kata dans tous les « do » japonais ; c’est-à-dire tous les arts traditionnels constitués en « voie » (sous-entendu « voie » de développement personnel et de recherche spirituelle basée sur la maîtrise d’une technique artistique). Quelques exemples de « do » : le karate-do = voie de la main vide ; le ju-do = voie de la souplesse ; l’aïki-do = voie de l’union des énergies ; le ka-do = voie des arrangements floraux ; le sa-do = cérémonie du thé ; le sho-do = calligraphie etc. Le kata devient ainsi une pratique corporelle dont le but est de réaliser une forme parfaite, en synchronisant, en harmonisant le corps et l’esprit. La finalité c’est donc la recherche de la perfection formelle… qui passe nécessairement par une maîtrise de la pensée. En cela le Zen rejoint aussi le Taôisme dont l’impact se fera surtout ressentir en Chine.

                                      Evidemment, dans tout cela, les traditions s’enchevêtrent (il eut fallu faire une place au Taôisme) et il est un peu superficiel de rattacher directement telle ou telle pratique à telle ou telle spiritualité. Il a fallu aussi simplifier un peu pour comprendre les liens. Charge à vous de creuser un peu ! Si l’on ajoute à tout cela la façon dont notre mentalité occidentale s’est appropriée ces spiritualités orientales, en arrivant parfois à « jouer au japonais ou au tibétain », tout ceci est évidement très compliqué… Entre la radicalité du Zen, le conservatisme de Confucius, et la cosmologie naturelle du Shintoïsme, rejoint en-cela par le Taôisme apôtre du non-agir, l’assemblage est pour le moins paradoxal !

                                      Au final c’est bien l’esprit d’une pratique qui compte, et ce petit panorama était une manière d’illustrer le lien qui unit les spiritualités orientales aux arts martiaux et qui, si l’on n’en prend pas conscience, nous fait passer à côté de ce qu’un art martial peut nous apporter. Pratique un « sport de défense » et pratiquer un « art martial », vous l’aurez compris, ça n’a rien à voir mais, pour autant, définir ce qu’est un « art martial » aujourd’hui se révèle particulièrement compliqué. Pour finir sur une note plus légère, un petit jeu…  à vous de relier une citation ou un proverbe à la spiritualité correspondante !

                                      1.     Bouddhisme Zen

                                      2.     Confucianisme

                                      3.     Shintoïsme

                                      4.     Taôisme

                                      A.     Agir sans agir. Poursuivre sans se mêler. Savourer le sans-goût.

                                      B.     O merveille, O miracle, je tire de l’eau et je porte du bois.

                                      C.     Je ne fais que transmettre ce que j’ai reçu de mes prédécesseurs. Pour ma part, je n’ai rien renouvelé. Je suis fidèle à l’enseignement des Anciens auquel je m’attache avec affection.

                                      D.    Nous sommes une seule et même famille avec les ancêtres défunts.

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